Et si l’on pouvait choisir l’intelligence de son futur enfant ?
- La rédaction

- 30 déc. 2025
- 4 min de lecture
Alors que certaines start-up, soutenues par des milliardaires de la tech, explorent déjà le tri et la modification d’embryons, une question vertigineuse s’impose : deviendra-t-il possible, un jour, de « sélectionner » l’intelligence de son futur enfant ? Entre avancées génétiques, promesses d’optimisation et craintes d’un nouvel eugénisme, le débat s’ouvre à la croisée de la science, de l’éthique et de la société.
Et si, demain, le rendez-vous chez le spécialiste de la fertilité ne se limitait plus à choisir un protocole de FIV, mais à parcourir un tableau de traits potentiels – risques de maladies, prédisposition à certaines performances… et score estimé d’intelligence de son futur enfant ? Des entreprises de la côte Ouest américaine, financées par des fortunes de la tech, travaillent déjà à combiner séquençage génétique, algorithmes et intelligence artificielle pour évaluer les embryons avant implantation. Officiellement, l’objectif affiché est de réduire le risque de maladies graves. Officieusement, certains discours laissent entrevoir un horizon où les parents pourraient, au moins partiellement, orienter le profil cognitif de leur futur enfant.
De la médecine préventive au « bébé optimisé »
Historiquement, la génétique reproductive s’est structurée autour d’une promesse : éviter la transmission de pathologies sévères, souvent incurables. Le diagnostic préimplantatoire, déjà utilisé dans de nombreux pays, permet de sélectionner des embryons ne porteurs d’aucune mutation précise, par exemple pour écarter une maladie monogénique connue dans la famille. Avec les scores dits polygéniques, un pas supplémentaire est franchi : il ne s’agit plus seulement de repérer une anomalie ciblée, mais d’agréger des milliers de petites variations génétiques pour estimer un risque statistique ou un « avantage » potentiel sur certains traits complexes.
Appliqués à la santé, ces outils peuvent, par exemple, identifier l’embryon au risque cardiovasculaire théoriquement le plus faible parmi plusieurs. Mais la même mécanique peut être utilisée pour d’autres dimensions : résultats scolaires moyens d’une population, probabilité d’obtenir un diplôme universitaire, voire indices liés à ce que l’on associe – souvent de façon réductrice – à l’intelligence. La frontière entre prévention médicale et optimisation des performances devient alors beaucoup moins nette.
Ce que la génétique dit – vraiment – de l’intelligence
Sur le papier, la perspective est spectaculaire : choisir, parmi plusieurs embryons, celui qui présenterait le « meilleur potentiel intellectuel ». Dans les faits, les généticiens insistent sur la prudence. Les scores polygéniques sont des outils statistiques construits sur des cohortes de dizaines ou centaines de milliers de personnes, issues de populations souvent homogènes sur le plan géographique et socio-économique. Ils indiquent une probabilité à l’échelle d’un groupe, pas une certitude à l’échelle d’un individu.
Des travaux montrent ainsi que même dans des conditions idéales, le gain attendu en termes de QI en choisissant l’embryon « le mieux noté » parmi plusieurs resterait limité, quelques points tout au plus, avec une forte incertitude. Surtout, l’intelligence ne se résume pas à un score : environnement familial, qualité de l’éducation, santé mentale, stabilité sociale, accès à la culture pèsent lourd dans la trajectoire d’un enfant. La tentation de présenter ces technologies comme un raccourci vers un enfant « plus brillant » se heurte donc à des limites scientifiques et méthodologiques très concrètes.
Le spectre d’un nouvel eugénisme social
La possibilité, même partielle, de sélectionner des traits intellectuels pose des questions qui dépassent la seule technique. Plusieurs experts en éthique évoquent une forme d’eugénisme « libéral » : non plus imposé par l’État, mais porté par les choix individuels – souvent ceux des familles les mieux informées et les plus aisées. Si seuls certains parents peuvent financer des cycles de FIV couplés à des analyses génétiques avancées, une nouvelle couche d’inégalités pourrait se superposer aux fractures sociales existantes : à côté du capital culturel et économique, un « capital génétique optimisé ».
Une autre crainte tient à la pression implicite qui pourrait peser sur les futurs parents. Si la technologie est présentée comme un moyen de réduire les risques d’échec scolaire ou de « maximiser le potentiel » d’un enfant, refuser de l’utiliser pourrait être perçu, à terme, comme un manque de responsabilité. La liberté de dire non serait-elle encore réelle si la norme sociale glisse vers l’optimisation systématique ?
Qui définit ce qu’est une « bonne » intelligence ?
Choisir l’intelligence de son futur enfant suppose aussi de définir ce que l’on met derrière ce mot. Est-ce la capacité à résoudre des problèmes abstraits ? À mémoriser ? À créer ? À comprendre les autres ? Les scores actuels se basent principalement sur des indicateurs académiques – résultats scolaires, niveau de diplôme – construits dans des contextes culturels précis. Ils reflètent donc une vision particulière de la réussite, souvent très occidentale et très scolaire.
Confier à des entreprises privées la conception des algorithmes, la sélection des données et la définition des traits jugés « souhaitables » revient, en partie, à leur déléguer le pouvoir de façonner une norme implicite du « bon profil ». Ce glissement interroge : jusqu’où laisser le marché influencer ce que la société considère comme désirable chez un enfant ? Et quelles voix – scientifiques, politiques, citoyennes – doivent participer à la rédaction des règles du jeu ?
Un débat qui dépasse la seule technologie
Entre la promesse de réduire certaines souffrances et la peur de voir émerger une société de « bébés optimisés », la question du choix de l’intelligence ne se résume ni à un fantasme ni à un scénario apocalyptique. Elle s’inscrit dans une continuité : celle d’un monde où l’on investit déjà massivement dans le capital éducatif, la stimulation précoce, les environnements d’excellence – avec, en toile de fond, le désir d’offrir à ses enfants les meilleures chances possibles.
La nouveauté, ici, est le déplacement de cette logique en amont, avant même la naissance, dans un domaine – le génome – longtemps perçu comme intouchable. Faut-il y voir un prolongement cohérent de la liberté parentale ou une ligne rouge symbolique à ne pas franchir ? Les législations nationales avancent à des rythmes différents, certains pays encadrant strictement toute modification d’embryon, d’autres laissant davantage de zones grises.
Reste une question, au fond, très simple et très dérangeante : si la possibilité vous étiez réellement offerte – avec un dossier, des courbes, un score d’« intelligence attendue » – que feriez-vous ? Choisiriez-vous l’embryon le mieux noté ? Refuseriez-vous le principe même de la sélection ? Poseriez-vous d’autres conditions ?
Cette perspective vous semble-t-elle souhaitable, acceptable sous certaines limites, ou profondément problématique ? Jusqu’où iriez-vous pour « donner toutes les chances » à un enfant qui n’est pas encore né ?
















