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Mostra de Venise 2026 : deux films qui regardent notre époque autrement

Photo du rédacteur: Victoria Di Cala
Victoria Di Cala
il y a 2 jours
4 min de lecture
Mostra de Venise 2026 : deux films qui regardent notre époque autrement. MLA / Agf/Sipa
Deux films de Venise, deux regards sur les fractures intimes et sociales. MLA / Agf/Sipa

Mostra de Venise 2026 — Cette édition vénitienne aura privilégié des récits où l’intime devient le reflet d’un monde profondément contrasté.


À la Mostra de Venise 2026, Venise, deux films du palmarès interrogent une même question : quelle place une société laisse-t-elle réellement à ceux qui la composent ? À travers des récits très différents, Woman Unknown et Possible Love parlent de réputation, de classe sociale, de pouvoir et de la manière dont le regard des autres finit par peser sur les trajectoires individuelles.


La 83e Mostra, qui s’est achevée le 12 septembre, a remis le Lion d’or à Woman Unknown, réalisé par May el-Toukhy. Situé dans le Danemark de l’après-guerre, le film suit Marie, une jeune domestique dont le passé menace progressivement la place qu’elle tente de trouver dans une société encore marquée par les blessures du conflit. Mathilde Arcel a également reçu la Coupe Volpi de la meilleure actrice pour son interprétation. Le palmarès a aussi distingué Possible Love, de Lee Chang-dong, récompensé par le Grand Prix du jury. Le réalisateur sud-coréen y met en regard deux couples issus de milieux sociaux très différents, autour d’un documentaire consacré au monde du travail.


Deux films, deux sociétés, deux manières de raconter les rapports humains. Mais une même interrogation apparaît : que reste-t-il de l’individu lorsque sa valeur dépend du regard que les autres portent sur lui ?


Woman Unknown, quand une femme devient le lieu de tous les jugements


Woman Unknown — May el-Toukhy. Le Lion d’or 2026. Photo/Scott à garfitt
Woman Unknown — May el-Toukhy. Le Lion d’or 2026 distingue un récit sur la mémoire, le jugement et la place d’une femme dans l’après-guerre. Photo/Scott à garfitt

C’est peut-être là que réside la force de Woman Unknown. Le film ne fait pas de son héroïne une simple figure de l’histoire. Il montre une femme qui doit continuer à vivre après que l’Histoire a décidé, en quelque sorte, de ce qu’elle devait représenter. Marie travaille comme domestique dans une maison bourgeoise du Danemark d’après-guerre. Son passé, lié à un soldat allemand, menace progressivement la place qu’elle occupe. Le film s’intéresse ainsi moins au conflit lui-même qu’à ce qu’il laisse derrière lui : les réputations, les rancœurs, la culpabilité et la nécessité de continuer à vivre. Plusieurs critiques ont souligné la dimension féministe du film et son interrogation sur le corps et la place sociale des femmes dans l’après-guerre.


Le titre prend alors un sens particulier. Être une « femme inconnue », c’est aussi être celle dont l’histoire peut être racontée par les autres. Celle dont le passé devient une identité publique, alors que sa propre parole reste fragile. May el-Toukhy était la seule réalisatrice parmi les 21 cinéastes de la compétition principale cette année. Sans réduire son film à cette seule dimension, ce contexte donne une résonance supplémentaire à un récit qui s’intéresse précisément à la manière dont une femme peut être définie par le regard collectif.


Notre coup de cœur : Woman Unknown.


Parce que le film dépasse le récit historique pour toucher à quelque chose de beaucoup plus actuel : la facilité avec laquelle une société peut enfermer une femme dans son passé, son corps ou la réputation qui lui est attribuée. Sa force tient aussi à sa retenue. La violence n’est pas toujours montrée frontalement ; elle se glisse dans les rapports sociaux, dans les silences et dans ce que les autres décident de voir.


Possible Love, lorsque les classes sociales se rencontrent


Possible Love — Lee Chang-dong. Le Grand Prix du jury
Possible Love — Lee Chang-dong. Le Grand Prix du jury explore les rapports de classe à travers une relation filmée au plus près de l’intime. ©Netflix

Avec Possible Love, Lee Chang-dong aborde une autre forme d’inégalité : celle qui s’installe dans les relations humaines avant même que les personnages en aient pleinement conscience. Le film réunit deux couples. Ho-seok et Mi-ok sont confrontés à une situation économique fragile. Face à eux, Ye-ji, réalisatrice issue d’un milieu privilégié, et son mari entrepreneur évoluent dans un univers social très différent. Lorsque Ye-ji entreprend de filmer la réalité de travailleurs précarisés, la frontière entre observation, empathie et appropriation devient progressivement plus difficile à tracer.


C’est à cet endroit que le film devient particulièrement intéressant. Lee Chang-dong ne réduit jamais ses personnages à leur position sociale. Il montre plutôt comment l’argent, l’éducation et le pouvoir influencent la manière de parler, de désirer, d’aimer, mais aussi de regarder l’autre. Le documentaire devient alors un miroir. Qui peut raconter la vie de qui ? À quel moment l’empathie risque-t-elle de devenir une forme d’exploitation ? Et peut-on réellement comprendre une existence dont on ne partage pas les conditions ?


Le film avance sans chercher à forcer son propos. Les tensions apparaissent progressivement, jusqu’à révéler les rapports de pouvoir déjà présents sous les apparences. Plusieurs critiques ont relevé cette attention portée aux différences de classe et à la manière dont elles traversent les relations intimes.


Notre coup de cœur : Possible Love.


Pour sa manière de transformer une histoire intime en observation sociale. Lee Chang-dong ne cherche pas à distribuer les rôles de manière trop simple. Il montre plutôt combien une relation peut devenir ambiguë lorsque les individus ne disposent ni des mêmes ressources, ni du même pouvoir, ni de la même possibilité de raconter leur propre histoire.


Ce que Venise laisse derrière elle


Ce que Venise laisse derrière elle
Mostra de Venise 2026. ©P

Le reste du palmarès confirme cette attention portée à des récits qui regardent le monde au-delà de sa surface. DAU, d’Ilya Khrzhanovsky, a reçu le Lion d’argent de la mise en scène ; Un bon petit soldat, de Stéphane Brizé, le prix du scénario ; NAZA, de Yuval Abraham et Rachel Szor, le Prix spécial du jury. John Malkovich a, de son côté, remporté la Coupe Volpi du meilleur acteur pour Wild Horse Nine.


La Mostra 2026 aura ainsi fait émerger des œuvres où l’intime devient une manière d’observer le collectif. Des personnages pris dans des rapports de pouvoir, des sociétés encore traversées par leurs blessures et des individus dont les trajectoires racontent finalement quelque chose de plus vaste qu’eux-mêmes.


Ce qui demeure de cette édition tient peut-être moins à une tendance qu’à une manière de regarder. Un cinéma attentif aux zones grises, aux contradictions et aux rapports invisibles qui structurent nos vies. Non pas celui qui cherche à expliquer son époque, mais celui qui montre ce qu’elle fait aux êtres qui la traversent.


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