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Quand lʼascension des autodidactes bouscule lʼidée de mérite

  • Photo du rédacteur: Victoria Di Cala (BD)
    Victoria Di Cala (BD)
  • 28 févr.
  • 4 min de lecture

Quand lʼascension de certains autodidactes bouscule lʼidée de mérite

Dans de nombreuses petites et moyennes entreprises, des dirigeants sans diplôme scolaire élevé parviennent à générer des chiffres dʼaffaires impressionnants, parfois bien supérieurs aux revenus de professions hautement qualifiées comme les architectes, ingénieurs ou enseignants‑chercheurs. Cette réussite économique des autodidactes interroge le rapport entre diplôme, compétence réelle et reconnaissance sociale, au point de nourrir un profond sentiment dʼinjustice chez ceux qui ont investi des années dans des études longues sans obtenir la même position.


Pour beaucoup de salariés, le malaise ne vient pas seulement de lʼécart de revenus, mais du décalage entre le niveau dʼéducation du patron et la qualité de la gouvernance quʼil impose au quotidien. Là où certains espéraient être encadrés par des responsables formés au management, à la communication interne ou au droit du travail, ils découvrent des dirigeants improvisés, portés par lʼintuition commerciale plus que par une culture de gestion structurée.


De lʼascension sociale au sentiment de « kakistocratie »

Le terme « kakistocratie » désigne un système où le pouvoir est exercé par les moins compétents, voire les pires, du point de vue de la compétence ou de la probité. Sans aller jusquʼà généraliser à toute la société, certains milieux de travail donnent le sentiment de fonctionner sur ce mode : ceux qui décident sont parfois ceux qui maîtrisent le moins la réflexion stratégique, la psychologie des équipes ou les enjeux humains de lʼentreprise.

Dans ces contextes, des témoignages de salariés décrivent des situations récurrentes : absence de procédures claires, décisions impulsives, confusion entre autorité et autoritarisme, incapacité à déléguer, et méfiance envers tout salarié perçu comme « trop » diplômé ou critique. Le pouvoir repose alors moins sur la compétence démontrée que sur la simple détention du capital économique et juridique de lʼentreprise, ce qui renforce lʼimpression dʼune hiérarchie inversée où les plus fragiles doivent supporter les erreurs des plus puissants.


Diplôme, management et compétences réelles

Il serait pourtant simpliste dʼopposer mécaniquement autodidactes « mauvais managers » et diplômés « bons gestionnaires ». Il existe des dirigeants sans diplôme dotés dʼune intelligence pratique, dʼune grande capacité dʼécoute et dʼun sens aigu de la responsabilité, tout comme il existe des cadres très diplômés incapables de gérer un conflit dʼéquipe ou de prendre une décision claire.


Le problème apparaît surtout lorsque la réussite économique est confondue avec une supériorité globale : certains chefs dʼentreprise finissent par se croire légitimes sur tous les sujets, au motif que leur entreprise fonctionne et que les chiffres de vente sont bons. Ce glissement peut conduire à mépriser les apports des experts (juristes, psychologues du travail, professionnels RH, ingénieurs, etc.) et à refuser toute remise en question, créant un management fondé sur lʼego plutôt que sur lʼapprentissage continu.


La culture de la formation managériale, grande absente

Lʼune des failles les plus visibles dans ces configurations est lʼabsence de culture de la formation au management. Beaucoup de dirigeants autodidactes apprennent « sur le tas », par essais et erreurs, parfois au détriment de leurs salariés : surcharge de travail chronique, communication agressive, objectifs irréalistes, flou sur les droits et devoirs de chacun.


Dans certaines structures, les salariés expriment un sentiment de « bricolage permanent » : pas de fiches de poste, pas dʼentretiens annuels sérieux, peu de transparence sur les salaires et très peu dʼoutils pour gérer le stress ou prévenir les risques psychosociaux. Cette absence de cadre contribue à un climat anxiogène où le pouvoir du dirigeant apparaît arbitraire, renforçant lʼimpression de kakistocratie locale.


Les diplômés relégués : une élite intellectuelle invisible

Face à ces dirigeants autodidactes tout‑puissants, une autre catégorie se sent reléguée : celle des diplômés contraints dʼoccuper des emplois sans rapport avec leur niveau de qualification ou leurs compétences intellectuelles. Architectes en caisse, licenciés en droit devenus livreurs, diplômés en sciences politiques travaillant sur des postes dʼexécution, tous partagent le sentiment que la société valorise davantage le capital économique que lʼexpertise intellectuelle.

Ces profils cumulent souvent un capital culturel important, une capacité dʼanalyse développée et une sensibilité aux enjeux sociaux, mais ne disposent pas du levier financier qui permet de peser dans les décisions. Lʼécart entre leur niveau de réflexion et leur position sociale peut être vécu comme un déclassement, accentué par le fait quʼils dépendent parfois de lʼautorité de dirigeants beaucoup moins formés quʼeux.


Vers une distinction plus claire des élites ?

Une piste de réflexion consiste à distinguer explicitement plusieurs formes dʼ« élite » : élite économique (richesse, capital), élite intellectuelle (savoir, créativité), élite technique (compétence opérationnelle), élite morale (sens de la responsabilité et intégrité). Une telle clarification permettrait de reconnaître quʼun entrepreneur prospère nʼest pas automatiquement une référence intellectuelle ou éthique, de la même manière quʼun chercheur brillant nʼest pas nécessairement un bon gestionnaire dʼéquipe.


Dans le débat public, la confusion actuelle alimente les tensions : la réussite financière est souvent présentée comme la preuve ultime de la valeur dʼune personne, effaçant la complexité des compétences et des contributions. Redonner une place à la reconnaissance des savoirs et de la qualité du management, indépendamment du seul chiffre dʼaffaires, serait une manière de sortir du sentiment de kakistocratie que ressentent de nombreux salariés.


Ce que révèle ce malaise

Au fond, la critique des dirigeants autodidactes qui « ne savent pas manager » parle moins dʼun rejet de lʼascension sociale que dʼune exigence de compétence et de respect dans lʼexercice du pouvoir. Quʼun chef dʼentreprise soit diplômé ou non importe moins que sa capacité à apprendre, à écouter, à se former et à reconnaître les compétences des autres.


Lʼenjeu est de sortir dʼune logique où la possession du capital économique suffit à légitimer toutes les attitudes et toutes les décisions. Sans cette évolution, le fossé restera profond entre ceux qui exercent le pouvoir au sommet des organisations et ceux qui, sur le terrain, en subissent chaque jour les conséquences.


Et vous, quel regard portez-vous sur cette réalité ?

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