L'Interview Exclusive avec Sergi Belbel : l’architecte de l’émotion et du destin - Les confidences d’un dramaturge
- Victoria Di Cala (BD)

- il y a 20 heures
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Sergi Belbel, dramaturge et producteur visionnaire, à l’origine de la série Netflix Si je ne t’avais pas rencontrée. Une figure clé du théâtre catalan, passé maître dans l’adaptation du plateau à l’écran. ©Felipe Mena
Et si nos vies n’étaient que des possibles parmi d’infinis destins ? Si je ne t’avais pas rencontrée, la série Netflix de Sergi Belbel. L'Interview exclusive avec le dramaturge qui pense en actes.
Derrière un film ou une série, il y a toujours un homme qui rêve, doute, écrit, puis façonne patiemment son univers. Connaître les coulisses d’une production, c’est comprendre la gestation d’une œuvre : ses difficultés, ses détours, le point exact où l’idée devient image. Et, nous aimons rencontrer ces artisans de l’ombre qui transforment les émotions en matière dramatique. Sergi Belbel, dramaturge, scénariste et producteur catalan, explore depuis toujours les frontières entre théâtre, émotion et univers parallèles. Avec la série “Si je ne t’avais pas rencontrée” (Si no t’hagués conegut) — disponible sur Netflix — il signe un récit bouleversant sur la perte, le hasard et les bifurcations intimes de nos vies.
Créateur rare, pour qui chaque œuvre est une aventure existentielle et un acte de foi en l’émotion humaine, il se confie à Etuu sur le travail, les doutes et la naissance d’une idée avant qu’elle n’accède à l’écran.
« Le théâtre et la fiction sont des religions sans dieu. On croit le temps d’un instant, juste pour ne pas oublier qu’on a besoin de croire. » (Sergi Belbel)
« Le deuil a toujours été un point de départ dans mon travail »
ETUU - Quel a été le point de départ de cette œuvre ?
Sergi Belbel : Cela vient de thèmes qui traversent mon travail depuis longtemps : les univers parallèles, la physique quantique, la question du deuil. J’avais déjà exploré ces sujets dans ma pièce, “Le Temps de Planck (2000)”. On y suit un père mourant et sa fille, Maria, qui tente de le sauver en imaginant un univers alternatif. La série prolonge cette idée : le deuil demeure au centre, mais la mort n’est plus la fin — c’est le commencement.
« Le théâtre, pour moi, a remplacé la religion »
ETUU - Le thème du destin et de la perte revient souvent dans votre œuvre. Que vouliez-vous exprimer ?
Sergi Belbel : C’est une question existentielle qui m’habite depuis mes débuts. Je viens d’une famille catholique, mais je n’ai jamais trouvé ma place dans la religion. Le théâtre a pris cette fonction spirituelle : il relie, il transmet, il console. Quand un spectateur me dit : “Votre pièce m’a changé la vie”, c’est, pour moi, une bénédiction. L’art devient alors une sorte de religion laïque.
Et ce n’est pas la plus belle chose qu’on puisse dire à un auteur ?Exactement. Si une œuvre parvient à changer un regard, ne serait-ce qu’un instant, alors elle a trouvé sa raison d’être.
« Le rêve, c’est notre univers parallèle personnel »
ETUU - La série alterne entre réalisme et onirisme, presque comme deux mondes. Était-ce volontaire ?
Sergi Belbel : Oui, très. J’ai voulu que chaque univers visuel ait sa lumière propre, sa respiration. Gaudí a influencé cette approche : son architecture courbe, colorée, presque vivante. Mes références au cinéma vont d’Hitchcock à David Lynch — structure et inconscient. Le rêve, c’est la zone où tout devient possible.
« Nous cherchions la vérité à travers le silence »
ETUU - Le jeu des acteurs dégage une grande pudeur. Comment avez-vous dirigé cette émotion contenue ?
Sergi Belbel : Tous viennent du théâtre ; cela a permis une approche sobre. Peu de gestes, beaucoup de silences. Le cœur de la série, c’est la chimie entre Eduard et Elisa. Sans elle, rien n’existait. Nous n’avions pas les moyens d’une grande production — et ce fut une chance. Moins d’effets, plus de vérité. Ce n’est pas une série de science-fiction : c’est une série d'émotions.
« C’est le tempo de la douleur, pas celui de la distraction »
ETUU - Dans une époque de vitesse, vous choisissez la lenteur. Une forme de résistance ?
Sergi Belbel : Le théâtre m’a appris que le temps ne se coupe pas. Sur scène, on vit le temps ; on ne le monte pas. Certains trouvent la série lente ; moi j’y vois le rythme naturel du deuil. La douleur ne court pas, elle respire.
« Écrire, c’est une solitude de passage »
ETUU - L’écriture est-elle pour vous un acte solitaire ?
Sergi Belbel : Oui, et heureusement. On écrit seul, mais jamais pour soi. C’est une solitude offerte, tournée vers les autres. J’écris pour que mes mots deviennent matière : portés par des voix, des corps, une scène. Pendant la pandémie, j’ai écrit mon premier roman — prix à la clé ! — et aujourd’hui j’en suis au troisième. Le roman est la solitude pure ; le théâtre, une solitude en mouvement.
« Le théâtre est vivant, le cinéma fige »
ETUU - Que vous apporte votre expérience du théâtre dans vos autres disciplines ?
Sergi Belbel : Le théâtre respire ; il évolue chaque soir. À l’écran, tout se fige. La tension est la même, mais la nature change. Le théâtre demande une force vocale et physique que la caméra ne requiert pas. C’est un art d’endurance et d’âme vivante.
« Le non-dit est souvent le vrai langage »
ETUU - Vos dialogues laissent beaucoup d’espace au silence. Comment travaillez-vous cet équilibre ?
Sergi Belbel : Le silence s’écrit ! Beckett nous l’a montré. Ce qui n’est pas dit fait travailler le spectateur. J’aime les ellipses, les espaces entre deux actes. Et puis, les mots mentent souvent : quand un personnage est triste, qu’il dise : “Je vais marcher.” C’est au geste de porter l’émotion.
« Je choisis toujours le théâtre »
ETUU - Quels sont vos projets actuels ?
Sergi Belbel : Je viens de commencer un roman sur la vieillesse et la manipulation des fragilités. Et je prépare deux pièces. L’une s’appelle Le Trou Blanc — une pièce musicale inspirée d’un concept astrophysique de Carlo Rovelli. Le trou noir symbolisait la mort du père ; le trou blanc, celle de la mère — la lumière retrouvée.
« Mes inspirations n’ont jamais changé : la vie, l’amour, la mort »
ETUU - Quelles sont vos sources d’inspiration ?
Sergi Belbel : Les mêmes depuis toujours : la vie, l’amour, la mort. Ce sont les mystères essentiels. L’amour et la mort partagent cette force : une tension entre solitude et besoin de l’autre.
« Je dois tout à Beckett, à Shakespeare et à un rêve prémonitoire »
ETUU - Comment êtes-vous devenu dramaturge ? Une anecdote ?
Sergi Belbel : À 22 ans, j’envoie ma première pièce à un concours sous pseudonyme. Je rêve alors de gagner, dans un avion, un journal à la main. Quelques jours plus tard, victoire ! Dans l’avion du retour, l’hôtesse me tend le journal… et c’est mon nom en une. Exactement comme dans le rêve. C’est ainsi que tout a commencé.
Pour voir la série sur Netlix, cliquez ICI.














